Pascal Anquetil pour Virgin Megapresse

1 juin 2001

 

Nguyên Lê :

Jazz, exotisme et poésie


« J’aime bien me définir aujourd’hui comme un architecte de rencontres. »


« C’est dans le rapport à l’autre qu’on se découvre soi-même. Et la meilleure façon de découvrir vraiment l’autre, c’est de s’oublier soi-même. »


« Avec ma guitare rock James Trussard, je peux sentir ma main creuser l’instrument, aller chercher la note, jouer du vibrato d’une manière très spéciale. »


A quarante ans, le guitariste vietnamien de Barbès a enfin trouvé une notoriété européenne tout à fait méritée. Mais surtout une maturité musicale sereinement accomplie sous la bannière de l’exotisme poétique. Au sein du nouveau trio « E-L-B », avec Michel Benita à la contrebasse et Peter Erskine derrière ses cymbales, il délivre du bout de ses doigts un monde jazz très personnel, tout vibrant de lyrisme asiatique et d’énergie rock.


L’exotisme a été le sujet de votre mémoire de maîtrise de philosophie. Cette question semble être aussi le fil conducteur de tout votre parcours musical.

Nguyên Lê : C’est vrai. À l’époque de mes années studieuses à la Sorbonne, je n’arrivais jamais à parler de musique, préférant toujours glisser sur le terrain de la poésie et de l’imaginaire. Bien qu’ayant une intense pratique de guitariste, je n’arrivais pas à incorporer la musique dans la philosophie. Le sujet de l’exotisme m’a été inspiré par la lecture de Victor Segalen. J’ai repris sa définition de l’exotisme comme « poésie du rapport à l’autre ». Une belle manière d’inverser une certaine conception publicitaire et commerciale. Cette envie de revisiter l’ethnocentrisme de manière poétique, je l’ai récemment reprise lors d’une création que j’ai pu réaliser, à l’occasion d’une résidence à Chambéry, sous le titre de « l’Extrême et le Milieu ». Tous les pays se revendiquent comme « le » centre du monde. Ainsi la Chine comme la Perse se sont autoproclamé « l’Empire du Milieu ». Il y a un ethnocentrisme inné que j’aime aujourd’hui considérer dans une dialectique toute poétique : c’est dans le rapport à l’autre qu’on se découvre soi-même. Et la meilleure façon de découvrir vraiment l’autre, c’est de s’oublier soi-même. C’est dans ce mouvement d’oubli qu’on finit toujours par se retrouver le plus intensément soi-même.


À travers vos différents disques, vous avez accompli un voyage musical à la recherche de vos racines. Etait-ce pour vous une manière de vous réinventer une tradition ?

N. L. : Bien sûr. Je suis né à Paris de parents vietnamiens qui m’ont tout petit donné une part de culture traditionnelle. Mais très tôt plongé dans la culture occidentale, j’ai perdu ma langue maternelle que je suis aujourd’hui bien incapable de parler. Dans les années 80, à l’époque d’Ultramarine, groupe fusion que nous animions avec Mario Canonge, Etienne Mbappé et Mokhtar Samba, je n’avais pas encore tous les moyens musicaux pour faire ce travail de retour aux sources. C’est vraiment une histoire de maturité. Ce n’est qu’à partir de mon album « Tales from Viêt-Nam », en 1996, que j’ai pu m’approprier cette tradition asiatique en prenant conscience qu’elle ne serait jamais celle de mes parents, mais celle d’un fils d’immigrés vivant à Barbès qui a intégré dans sa culture les outils de la modernité. Depuis lors je n’ai plus peur de placer ma nouvelle identité vietnamienne dans tous les mondes musicaux dans lesquels je peux me trouver, qu’ils soient rock, world ou jazz. Même s’il semble plus facile d’être asiatique dans un contexte méditatif. Ainsi dans « Maghreb and Friends », projet que j’ai réalisé en 98 avec Karim Ziad et Bojan Z, j’ai vérifié que tout le travail sur mon rapport exotique à mes racines pouvait aussi s’appliquer à d’autres traditions. Cela a été pour moi l’occasion de développer un sens du partage, découvrir des correspondances avec des mondes géographiquement très lointains. J’aime bien me définir aujourd’hui comme un architecte de rencontres. Je choisis souvent des musiciens venus d’horizons très différents pour voir comment nos traditions peuvent coopérer et s’échanger pour inventer ensemble quelque chose de global.


Pourquoi faites-vous de la musique ?

N. L. : D’abord pour rencontrer des gens nouveaux. J’ai arrêté la philosophie parce que c’était un exercice trop solitaire, donc triste. J’ai opté à fond pour la musique parce que c’est un merveilleux moyen de dialogue avec des personnes de génération et culture très contrastées. Je viens de tourner récemment avec la percussionniste Terri Lyne Carrington et la pianiste Geri Allen. C’était la première fois que je me retrouvais comme « sideman » dans un groupe composé de musiciens noirs américains. L’expérience a été pour moi passionnante.


Il suffit de vous voir sur scène : votre rapport à la guitare électrique est très physique. Est-ce volontaire ?

N. L. : C’est cette relation qui explique la manière dont je joue aujourd’hui. J’ai débuté par la batterie pour passer en complet autodidacte à la guitare rock. J’ai ensuite appris le langage du jazz et du be-bop avec une grosse guitare 175 comme celle de Wes Montgomery. Jusqu’au jour où un copain m’a montré sa guitare « solid body ». Ce fut pour moi une vraie révélation. Il y a dans cette guitare très plate une forme, un galbe, une position au niveau du ventre qui autorisent un rapport au corps très proche, très sensuel. C’est très important pour moi. Avec ma « James Trussard », je peux sentir ma main creuser l’instrument, aller chercher la note, jouer du vibrato d’une manière très spéciale, sans l’aide des doigts. Cette guitare de type Fender m’offre aussi la possibilité de descendre la note une fois qu’elle a été attaquée, ce qui est impossible avec une guitare jazz, mais qui se rapproche du « danbau », un instrument monocorde vietnamien que j’ai pas mal travaillé.


Pour le label allemand Act, vous venez de signer un nouvel album en trio, cette fois avec Michel Benita et Peter Erskine. L’ancien batteur de Weather Report est une vieille connaissance.

N. L. : Je l’ai en effet rencontré en 1988 au sein de l’ONJ Antoine Hervé. Depuis il n’a cessé d’être un bon ange pour moi. Quand je lui ai  proposé de participer à « Miracles », mon premier album en tant que leader, il a tout de suite accepté. Quand on joue avec un tel batteur, il y a toujours le plaisir extrême de sentir à quel point il comprend tout de suite votre musique. Il se met totalement à son service sans le moindre problème d’ego. On a enregistré « E-L-B » très vite (douze morceaux en deux jours !) avec un état d’esprit très tranquille, détendu. Il faut dire que c’était au Rainbow Studio d’Oslo avec ce formidable ingénieur du son d’ECM, Jan Erik Kongshaug. Finalement, chaque fois que je joue avec des grands musiciens, le premier sentiment qui s’impose est celui de la simplicité. Avec Michel et Peter, la musique glisse toujours simplement, sans qu’on ait besoin de se parler, sans la moindre tentation de « forcer » en jouant plus vite ou plus fort. Voilà un type de bonheur finalement assez rare.



Propos recueillis par Pascal Anquetil pour

Virgin MegaPresse, juin 2001

 
 
 
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