Sandra Scagliotti pour Centro di Studi Vietnamiti, Torino, Italia

1 mai 2000

 

    J'ai fait mes études de philosophie (4 ans) en même temps que mon apprentissage (en autodidacte) de la guitare & du Jazz. Plus la musique devenait sérieuse, moins j'avais de temps pour faire de la philosophie. D'autre part j'étais frustré dans mon rapport à la philosophie : je trouvais que c'était une architecture intellectuelle froide, alors que la musique est une passion concrete qui se crée dans la relation presque physique avec les gens. Dans le jazz il y a "l'interplay", cette maniere de reagir a ce que l'autre propose immédiatement, et l'improvisation, qui fait que l'on produit des choses que l'on a jamais fait avant. Cependant dans ma musique j'ai gardé cette attitude réflexive & conceptuelle, ce souci de recherche perpétuel qui est typique de la philosophie. Mais en tant qu'artiste j'ai toujours besoin que ces concepts & cette recherche se réalisent dans le présent.


    Je suis né à Paris : je n'aurais sans doute pas fait du jazz, ou devenu ce que je suis si j'étais né au Vietnam. Je suis d'abord devenu musicien de Jazz, & ensuite je me suis souvenu que j'étais vietnamien ! Le jazz ne fait pas partie de la culture musicale du Viet Nam en effet, c'était une musique interdite pendant longtemps. Peu de vietnamiens apprécient le Jazz pour l'instant, j'espere etre un de ceux qui font changer cela - mais les choses changent déjà, (voir la suite).


    Il y a un intérêt de la part des vietnamiens pour mon travail, pour diverses raisons :

1) parce que je travaille sur la tradition : les morceaux que j'arrange & joue sont les mêmes qu'il connaissent depuis tout petits. Ils se reconnaisent là dedans, même si ca sonne un peu bizzare quelquefois pour eux !.

2) parce qu'il sont sensibles au fait que j'ai une certaine notoriété dans le monde & les medias occidentaux.

3) pour certains je représente une certaine modernité & ouverture de la culture vietnamienne.


     Je reviens du Vietnam ou j'ai passé 15 jours. La dernière fois, c'était en 1977 avec mes parents, en vacances. Le pays était dans la misère de l'apres guerre, coupures de courant & d'eau, rationnement de la nourriture... Il y a maintenant à Hanoi un club de Jazz, dirigé par Mr Quyen Van Minh, où un orchestre de musiciens vietnamiens jouent du jazz tous les soirs. Il y a 20 éleves dans la classe de Jazz du conservatoire (dirigée par Quyen Van Minh). Tous ces musiciens sont très jeunes (15 à 22 ans), certains très doués, tous pleins d'un appétit & d'une passion qui fait plaisir à voir ! J'ai été acceulli comme un "maitre" par certains ! Pour d'autres ma musique est encore trop compliquée...


     Je ne crois pas trop à l'art comme langage politique. Par contre il y a un esprit de liberté, d'échange & d'autodétermination indissociable du Jazz. Je pense aussi que le phénomène de la World Music est devenu un mouvement social : c'est la manière qu'ont les fils des immigrés de construire leur propre identité entre la tradition de leur peres & la modernité occidentale dans laquelle ils vivent. Ceci en dehors des usages purement commerciaux & neocolonialistes que peut prendre la World Music.


     Je comprends le vietnamien usuel mais je ne le parle que très peu. Il faut que je retourne plus souvent & plus longtemps & je me remettrai à parler.


     Mon pere m'a orienté vers des études universitaires (comme lui). Quand je suis devenu jazzman mes parents étaient plutot surpris, car rien dans ma jeunesse ne tracait la route d'un musicien - pas d'etudes de musique non plus. Mes parents m'ont laissé faire, tout en étant au départ assez inquiets. J'ai eu la chance d'être engagé dans l'Orchestre National de Jazz en 87 : c'était une situation tres professionelle, stable & honorifique qui les a contentés. Ma mere m'a encouragé ensuite à faire quelque chose de vietnamien dans mon jazz. Maintenant ils sont ravis.


     J'ai connu Tran Van Khê d'abord comme ami de mes parents (Khê & mon père ont fait Sciences Politiques ensemble, ils sont bardés de diplomes tous les deux...). Quand Khê a su que je jouais de la guitare électrique (j'avais 15 ans) il m'a dit, tres paternaliste : "il faut que jeunesse se passe". J'en ai gardé le souvenir d'un "ayatollah" de la tradition. En 1996 j'ai fait le CD "Tales from Vietnam" : mes parents lui ont donné le CD, & il l'a beaucoup aimé, a ma grande surprise. Nous avons fait une rencontre ou il m'a offert des critiques tres détaillées et constructives, puis, à son initiative, nous avons improvisé ensemble, moi à la gtr electrique, lui au chant. Apres je l'ai invité plusieurs fois sur scène lors de mes concerts avec "Tales from Vietnam". Il a des vidéos de ces moments & les montre à ses amis musiciens traditionnels qui adorent ça ! Il parle toujours de moi avec une grande estime & c'est devenu un ami que viens voir des que j'ai le temps. C'est un homme d'une culture immense, mais surtout un grand musicien.


     Je ne fais plus le groupe sur Jimi Hendrix depuis déjà 4 ou 5 ans. J'ai eu beaucoup de plaisir à le faire mais maintenant je préfère m'orienter sur d'autres musiques, la mienne surtout ! De toute facon des que je joue Hendrix n'est jamais très loin dans mon esprit....


Interview pour Sandra Scagliotti,

Centro di Studi Vietnamiti, Torino, Italia, 1/5/2000

 
 
 
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